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Les pays émergents accumulent les difficultés

Vue aérienne de Rio de Janeiro. Le Brésil est un des fer de lance des pays émergents

L’internationale

Les pays émergents accumulent les difficultés

Alors qu’il y a dix ans, l’euphorie était de mise, les difficultés s’accumulent pour les pays émergents. Brésil, Turquie, Argentine sont fragilisés par la hausse du dollar et seuls les pays d’Asie semblent être en position de maintenir leur croissance.

C’est une image terrible restée dans les mémoires, en Indonésie et dans toute la région. Il y a un peu plus de vingt ans, le 15 janvier 1998, le général-président Suharto signe en direct à la télévision un programme de réformes au goût amer, imposé par le Fonds monétaire international (FMI). Une véritable reddition, sous le regard sévère du patron du Fonds, le Français Michel Camdessus, qui le toise debout les bras croisés.

Le dictateur est acculé : en pleine crise asiatique, la roupie indonésienne s’effondre. Le pays plonge dans la récession. Des millions d’emplois sont détruits, et la pauvreté monte en flèche. En échange d’une aide financière massive, l’accord vise à assainir une économie mise en coupe réglée par le vieil autocrate et tout son clan. Mais les Indonésiens le vivent comme une humiliation.

Deux décennies plus tard, bien des choses ont changé. Devenu l’une des plus grandes démocraties du monde, le pays semble avoir tiré les leçons de la crise. La politique budgétaire s’est assainie, et Djakarta est aujourd’hui assis sur un trésor de guerre : des réserves de change colossales qui sont autant de munitions en cas de fuite brutale des capitaux, et lui donnent l’assurance de ne plus jamais avoir à quémander l’aide du FMI.

Début octobre, l’Indonésie accueillait même en grande pompe, à Bali, les assemblées générales du FMI et de la Banque mondiale. L’occasion, pour les deux institutions sœurs nées des accords de Bretton Woods (1944), de louer la résilience d’un archipel sans cesse battu par les catastrophes naturelles, tels le séisme et le tsunami meurtriers qui ont fait des milliers de morts, fin septembre. Et plus encore, de tresser les lauriers d’une puissance émergente en forte croissance, dont le produit intérieur brut (PIB) par tête a bondi de 70 % en vingt ans.

Pourtant, cette rentrée charrie aussi d’inquiétantes réminiscences de la crise asiatique. Les dernières semaines ont vu la roupie indonésienne tomber à son plus bas niveau depuis 1998. En un an, la devise a perdu plus de 11 %.

« Winter is coming » (« l’hiver arrive »), a lancé à ses prestigieux invités le président indonésien, Joko Widodo, empruntant à la série Game of Thrones l’une de ses répliques cultes. S’il a fait sourire, l’avertissement est clair: l’horizon économique mondial est assombri par une palanquée de risques dont les pays émergents pourraient bien être les premières victimes. Vont-ils, vingt ans après, revenir à la case départ ?

En toile de fond des inquiétudes : la menace d’un resserrement brutal des conditions financières. Autrement dit, une remontée soudaine des taux d’intérêt américains, ce baromètre de la finance mondiale. Ceux-là ont commencé à grimper depuis quelques mois, et de premières secousses se sont fait ressentir. En Argentine et en Turquie, où le peso et la livre ont violemment dévissé au point de provoquer une crise sévère. Mais aussi au Brésil, en Afrique du Sud, aux Philippines ou en Indonésie.

Proche de zéro

Quand les taux avaient été ramenés à des valeurs proches de zéro dans les pays occidentaux, les capitaux, en quête de rendement, avaient afflué dans les pays émergents. Mais les voilà d’un coup moins attrayants aux yeux d’investisseurs pressés de profiter d’une économie américaine qui tourne à plein régime et de placements en dollars devenus plus rémunérateurs. Les premiers chahutés sont les plus vulnérables parce qu’ils affichent des déficits, sont lestés d’une vaste dette libellée en dollar ou souffrent d’instabilité politique.

« Il n’y a pas pour l’instant de crise généralisée des émergents, insiste Ludovic Subran, chef économiste de l’assureur-crédit Euler Hermes. Mais ces pays sont vite montrés du doigt quand il y a un choc sur la liquidité mondiale. Ils sont en quelque sorte l’antichambre de la crise. »

Si l’affaire est prise au sérieux, c’est qu’elle concerne toute la planète. Le scénario d’une déroute de ces pays émergents, compte tenu de leur poids dans l’économie globale, « constitue une menace importante pour les pays avancés », a ainsi mis en garde le chef économiste du FMI, Maurice Obstfeld, le 9 octobre, en présentant les derniers pronostics de l’institution. Les économies émergentes et en développement représentent plus de la moitié du PIB mondial contre moins de 40 % en 1990 (en parité de pouvoir d’achat). « Elles sont devenues systémiques », décrit François Bourguignon, professeur à l’Ecole d’économie de Paris (PSE).

Ces pays émergents, moteurs de l’économie mondiale risquent-ils de tomber carrément en panne ? Sans doute pas. Mais alors qu’en 2008, au lendemain de la grande crise financière, ils étaient salués comme les maillons forts de la croissance planétaire, on ne parle plus aujourd’hui que de leurs fragilités.

L’endettement, de ces pays émergents par exemple, qui a beaucoup augmenté : de 50 % rien que pour le secteur privé depuis une décennie. Leur vulnérabilité en cas d’escalade protectionniste, qui mettrait en péril leurs exportations de biens industriels et de matières premières. Leur exposition au risque politique aussi, comme l’illustre la Turquie, où les décisions hétérodoxes du président Recep Tayyip Erdogan se traduisent en chocs financiers… Le surplace de certains grands émergents, comme l’Afrique du Sud et plus encore le Brésil, contribue à nourrir les inquiétudes.

 « Il y a un fil directeur entre ces pays : ils entraînent régulièrement des excès d’optimisme suivis d’excès de pessimisme », note Christian Déséglise, spécialiste des marchés émergents et de la finance durable chez HSBC.

En 2008, rappelle-t-il, à l’inverse d’aujourd’hui, l’euphorie était à son comble : cela faisait alors dix ans que les émergents croissaient plus vite que les pays développés, avec un différentiel de 4 % à 5 %.Certains ont pensé que cela durerait toujours et se sont mis à parler de « découplage ». Les pays émergents étaient devenus comme imperméables aux tourments des économies avancées s’enfonçant dans la récession.

La théorie a fait long feu. Leur résistance au marasme occidental ne relevait pas d’une soi-disant étanchéité. Mais bien davantage de la montée en puissance de la Chine, devenue l’atelier du monde et multipliant ses emplettes.

« Leur développement extrêmement rapide peut se lire comme le résultat du hold-up chinois sur l’industrie mondiale », analyse M. Bourguignon. A cette aune, poursuit cet ancien chef économiste de la Banque mondiale, la solide croissance d’un pays comme le Brésil, star des émergents dans les années 2000, tient beaucoup de l’« illusion » : « Elle a été incroyablement portée par les prix des matières premières, eux-mêmes gonflés par l’appétit de la Chine. » Une sorte de pacte faustien voyant l’ex-empire du Milieu s’approvisionner gloutonnement en soja, pétrole et minerai de fer, tout en inondant le Brésil de ses produits manufacturés. Et contribuant ainsi à sa désindustrialisation précoce.

Baisse des cours

Cette parenthèse s’est refermée. La baisse des cours conjuguée à la multiplication des scandales de corruption et des politiques économiques erratiques ont plongé dans la sinistrose le géant sud-américain. Le renvoyant à cet éternel statut d’un « pays d’avenir, et qui le restera longtemps », comme l’avait perfidement décrit, il y a un siècle, Georges Clemenceau.

Globalement, la croissance est devenue moins rutilante dans les pays émergents. En même temps, leur hétérogénéité s’accroît. Ainsi, tandis que le Brésil se débat depuis quatre ans avec la crise, alternant récessions et stagnation, l’Inde caracole à plus de 7 % de croissance. Quant à la Chine, elle ne progresse plus « que » de 6 % à 6,5 %.

Les trajectoires divergentes de ces pays renvoient à la composition d’un club aux contours flous, dont l’origine même est imprécise. Le premier à avoir employé l’expression « marchés émergents » serait Antoine Van Agtmael, en 1981. Pour cet économiste néerlandais à la Société financière internationale, une filiale de la Banque mondiale, il s’agissait alors de pointer, à l’intention des investisseurs, des économies en développement et à fort potentiel.

 « Mais les premiers vrais pays émergents ont été ceux de l’Asie du Sud-Est qui connaissaient une croissance rapide, fondée sur l’insertion dans le commerce international, le développement des exportations et l’industrialisation, rappelle Christophe Destais, directeur adjoint du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii). On a ensuite appliqué ce qualificatif un peu n’importe comment car il faisait plaisir à tout le monde. »

En 2001, l’économiste de Goldman Sachs Jim O’Neill lui a donné un nouveau contenu en inventant l’acronyme BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), auquel fut ajouté plus tard un « S » désignant l’Afrique du Sud. Soit cinq nuances d’émergents représentant presque tous les continents. La Banque mondiale, elle, les identifie davantage selon leur niveau de revenu par tête : une sorte de classe moyenne à l’échelle des pays.

Combien sont sortis de ce stade et ont gagné leurs galons d’économie avancée ? Les experts citent la Corée du Sud, Taïwan ou Singapour, mais il s’agit déjà d’histoire ancienne. « Le nombre de ceux qui émergent réellement est en deçà des attentes. Beaucoup restent sous la barre des pays à hauts revenus, dans le piège du revenu intermédiaire », constate M. Déséglise.

Ce fameux middle income trap se refermant sur les Etats qui n’arrivent plus à gérer des gains de productivité importants : une fois passée la première phase de rattrapage et d’industrialisation, ils voient leur croissance se tasser dans des proportions les empêchant de converger vers le niveau de vie des économies avancées. Et certains ont beau progresser très vite, leur richesse par habitant reste à des années-lumière de celle des pays avancés. En Chine, le revenu par habitant ne représentait que 15 % de ce qu’il était aux Etats-Unis en 2016. Et en Inde, seulement 3 % !

La liste des défis, pour l’avenir, est immense. Il leur faudra gérer un endettement excessif dans un environnement où les investisseurs deviennent moins conciliants. Résister aux aléas climatiques auxquels ils sont les plus exposés. Et redéfinir leur modèle dans un monde qui remet en question le commerce international, où l’industrie régresse au profit des services, où l’automatisation est en train de redessiner la carte des échanges. Des mutations profondes qui supposent d’investir davantage dans le capital humain et de développer son marché intérieur.

Sur cet échiquier complexe, l’Asie semble à nouveau la mieux placée. « L’intégration de l’économie asiatique autour de la Chine a presque pris le relais de la mondialisation, décrypte M. Destais. Le terme d’émergence garde sa pertinence essentiellement avec cette région pour laquelle il a été inventé. »

Les pays émergents au sens large conservent pourtant un réel potentiel. Et derrière eux, les candidats à l’émergence, en Afrique notamment. D’abord parce que le rattrapage demeure un puissant carburant.

« Il suffit de regarder les dynamiques en termes de démographie, d’urbanisation, de besoins en infrastructures, souligne Laurence Daziano, maître de conférences à Sciences Po et conseillère scientifique à la Fondapol. Tout dépend du temps que l’on se donne. Pour croire à l’émergence, mieux vaut adopter une vision de moyen-long terme. »

Source : Le Monde

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