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John McDonnell, le pourfendeur du capitalisme au Royaume Uni

L’internationale

John McDonnell, le pourfendeur du capitalisme au Royaume Uni

L’homme à la crinière blanche qu’ils applaudissent à tout rompre pourrait être leur grand-père. En tout cas, John McDonnell revient de loin. 

” A  l’heure où les politiques libérales échouent partout, les gens veulent une politique de bon sens qui change leur quotidien. C’est le moment pour nous ! Nos responsabilités sont immenses. Ce pays compte quatre millions d’enfants pauvres. On n’acceptera plus cela quand le Labour sera au pouvoir ! ” En quarante ans de vie politique à gauche de la gauche britannique, John McDonnell n’a jamais enflammé les foules. Mais en ce soir de la fin septembre, devant les militants de Momentum, le courant du Parti travailliste britannique qui a porté son ami Jeremy Corbyn à la tête du Labour en  2015, John McDonnell savoure son triomphe.

Dans un vaste entrepôt du port de Liverpool, à l’écart du centre de conférences où se tient le congrès du Parti travailliste, la foule mêle jeunes branchés et militants aguerris. Tous sont électrisés par le discours du ministre des finances du shadow cabinet (” cabinet fantôme “) du Labour. John McDonnell, numéro deux du principal parti d’opposition britannique est l’artisan d’un programme économique – renationalisation des chemins de fer, de l’électricité, de l’eau et de la poste, relance budgétaire, contrôle plus étroit des banques, actionnariat populaire dans les grandes entreprises – qui paraît radical aux jeunes, et réactive pour les moins jeunes, les promesses des années 1970 pulvérisées par la conservatrice Margaret Thatcher, puis ringardisées par le premier ministre travailliste Tony Blair.

” Voilà quelques années, s’amuse l’orateur, je m’apprêtais à prendre ma retraite et je me préparais à l’idée que plus personne ne se déplacerait pour m’écouter. Et là, je me retrouve devant vous. Ensemble, nous formons un mouvement de masse qui peut changer le monde ! “Les pieds frappent en cadence le parquet sonore. John McDonnell, 67 ans, est aux anges. Le député de l’ouest londonien, éternelle figure isolée à l’extrême gauche du Labour, haï par les conservateurs comme un indécrottable idéologue marxiste et un coupeur de têtes issu d’un passé révolu, se voit déjà ministre des finances dans un prochain gouvernement travailliste. ” Plus profond sera le chaos dont nous hériterons, plus nous devrons nous montrer radicaux ,a-t-il déclaré pour illustrer la stratégie actuelle de la direction du parti : utiliser le chaos du Brexit pour provoquer des élections et parvenir au pouvoir.

Divine surprise : les idéaux de sa vie – intervention de l’Etat, défense des services publics, redistribution fiscale, lutte contre les emplois précaires et contrôle des banques – reviennent en force. Le programme économique qu’il a concocté a permis au Labour d’enregistrer une nette progression aux élections législatives de 2017. Depuis lors, l’hypothèse de son arrivée au pouvoir aux côtés d’un Jeremy Corbyn premier ministre est considérée comme possible. Pour l’appuyer, le ” shadow chancellor “, invariablement vêtu d’un costume cravate sombre, court désormais de meetings politiques en réunions d’explications avec les grands patrons, qui le considèrent avec effroi.

Ses déclarations, auxquelles personne ne prêtait attention il y a quelques années, sont désormais écoutées, disséquées. Avec Jeremy Corbyn, il forme un duo de militants aguerris, classés à l’extrême gauche, qui contrôle désormais le Parti travailliste. Le leader incarne le retour en grâce des vieilles références du Labour et leur nouvel élan, notamment chez les jeunes. M.  McDonnell est le cerveau économique, l’inspirateur du programme du parti. ” Le prochain gouvernement travailliste taxera les riches et les grandes entreprises pour mettre fin à l’austérité “, promet-il.

Depuis trois ans, John McDonnell tente de rassurer les investisseurs et la City, promettant une approche réaliste et sérieuse s'il arrivait au pouvoi
John McDonnell veut une approce plus “réaliste” envers la City de Londres

De quoi provoquer la consternation à la City et dans les milieux patronaux. Graham Secker, de la banque d’affaires américaine Morgan Stanley, a sonné l’alarme fin 2017, estimant que la politique de M. McDonnell représentait une ” menace “pour le Royaume-Uni : ” Si les travaillistes arrivaient au pouvoir, ce serait le virage politique le plus important depuis les années 1970. “ Une haute responsable du patronat confirme : ” Entre les conservateurs qui soutiennent le Brexit extrême et les travaillistes qui veulent un virage à gauche toute, on est pris en tenailles. “ Les inquiétudes sont alimentées par l’humour pince-sans-rire de l’homme qui, dans le Who’s who, a fait figurer dans la liste de ses passe-temps : ” Prépare la chute du capitalisme. “

De l’autre côté de l’échiquier politique, de nombreux économistes de gauche se réjouissent de la percée de M. McDonnell. ” C’est quelqu’un qui lit les études depuis des années et comprend l’économie, estime John Christensen, président de Tax Justice Net-work, une association anti-évasion fiscale. C’est un keynésien, qui aurait été considéré de centre-gauche il y a quarante ans. Lui n’a pas changé, tandis que tout le monde a glissé à droite. “ Selon ce militant, qui connaît le ” M. Economie ” du Labour depuis 2003, il n’y a rien d’extrême chez John McDonnell, simplement ” la compréhension que le capitalisme a besoin d’une forte intervention de l’Etat pour fonctionner “.

Que le duo au sommet du Labour arrive au pouvoir ou pas, il a déjà remporté une grande bataille : ses idées sont au cœur du débat politique britannique. Les renationalisations sont très populaires, en particulier pour les trains : 80  % des Britanniques y sont favorables. La relance des dépenses publiques est de plus en plus demandée par les Britanniques. Au point que la première ministre, Theresa May, s’est sentie obligée de faire un geste, annonçant début octobre ” la fin de l’austérité “.

Avant de devenir, à l’âge de la retraite, l’homme qui mène le débat économique du Royaume-Uni, la vie de John McDonnell a ressemblé à une interminable traversée du désert. Né à Liverpool, il est le fils d’un docker catholique d’origine irlandaise et d’une mère femme de ménage. Il grandit dans une maison où les toilettes sont à l’extérieur. Après avoir renoncé à la prêtrise, il étudie les sciences politiques et devient chercheur salarié du Trades Union Congress, grande confédération syndicale, avant d’être élu, en  1981, au Greater London Council, le conseil régional de la capitale britannique dominé par la gauche et bientôt dissous par la première ministre Margaret Thatcher, en  1986.

Longtemps président du Socialist Campaign Group, une tendance de la gauche du Labour fondée par son ancien leader Tony Benn, M.  McDonnell est une figure marginale, qui échoue par deux fois à se faire élire député, avant d’y parvenir – paradoxe – en  1997, année du triomphe du New Labour de Tony Blair. Depuis, il représente Westminster, une circonscription de l’ouest londonien menacée par l’extension de l’aéroport d’Heathrow, à laquelle il s’oppose de façon virulente.” Nous devons changer le système “

Longtemps, seuls son caractère impulsif et ses positions radicales l’ont fait connaître. Il frôle l’exclusion du Labour, en  2003, pour avoir rendu hommage à l’Armée républicaine irlandaise (IRA), le groupe paramilitaire d’Irlande du Nord. En  2009, au cours d’un débat sur Heathrow, il est exclu temporairement des bancs de la Chambre après s’être emparé du mace, une sorte de sceptre symbolisant l’autorité royale dans l’enceinte parlementaire. Candidat de simple témoignage à la direction du Labour en  2010, il provoque le scandale en affirmant, sous le couvert de l’humour, qu’il aimerait être transporté dans les années 1980 pour “assassiner Thatcher “.

Mais tout bascule en  2015. Il organise alors la campagne interne au Parti travailliste qui, à la surprise générale, désigne Jeremy Corbyn à la tête du parti. Quelques mois plus tard, il provoque la consternation quand il lance un exemplaire du petit livre rouge de Mao en pleine Chambre des communes pour dénoncer la vente d’actifs de l’Etat à des investisseurs chinois. John McDonnell se dit théoricien de l’économie et revendique l’influence de ” Marx, Lénine et Trotsky “. La crise financière de 2008 ? ” J’attendais cela depuis trente ans !, s’est-il exclamé en  2013. Nous devons changer le système. “

L’onde de choc de la crise n’est sans doute pas étrangère au retour en grâce de ses idées et à son ascension. Mais l’homme de principes qui veut ” dépasser le capitalisme ” et ” rééquilibrer de façon irréversible le pouvoir et les richesses en faveur des travailleurs “ est aussi un pragmatique. Moins allergique aux médias que son patron et ami Jeremy Corbyn, c’est lui qui est envoyé devant micros et caméras pour apporter la contradiction au gouvernement sur les sujets économiques et sociaux. Depuis trois ans, il tente de rassurer les investisseurs et la City, promettant une approche réaliste et sérieuse s’il arrivait au pouvoir. Théoricien marxiste ou adepte du néo-keynésianisme ? Contre toute attente, l’apparatchik sexagénaire pourrait bientôt se retrouver aux commandes de l’économie britannique et révéler ses vrais choix.

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