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La Chine, créancière aux pieds d’argile ?

L’internationale

La Chine, créancière aux pieds d’argile ?

Depuis quelque temps, évoquer le fait que les fonds de la Chine qui irriguent les projets des « nouvelles routes de la soie » pourraient faire exploser la dette des pays qui les accueillent déclenche des ripostes outragées de Pékin.  Ce qui montre bien que cela appuie là où ça fait mal.

Car la plupart de ces projets sont financés par des prêts, et non par des dons. Quand les entreprises chinoises arrivent, que pèsent des pays comme le Tadjikistan ou Djibouti, petits pots de terre de respectivement 7,4 et 2 milliards de dollars de produit intérieur brut (PIB), face à l’énorme pot de fer de la Chine avec ses 12 000 milliards ?

Le Center for Global Development, présidé par l’ancien secrétaire du Trésor américain Larry Summers, identifie 23 pays cibles des « nouvelles routes de la soie » qui sont déjà en voie d’endettement critique, sans que la liste soit close. Parmi eux, 8 sont déjà pratiquement étranglés : depuis deux ans la dette publique, gonflée de prêts chinois, est passée de 50 % à 90 % du PIB à Djibouti (dont 77 % dans des mains chinoises), de 50 % à 80 % au Tadjikistan, de 38 % à 70 % au Kirghizistan, de 48 % à 68 % au Laos, de 26 % à 68 % aux Maldives, de 40 % à 60 % en Mongolie, de 15 % à 50 % au Monténégro, sans parler du Pakistan, qui vient d’appeler le Fonds monétaire international à la rescousse pour payer ses dettes. L’Inde a même proposé 1 milliard de dollars aux Maldives pour l’aider à rembourser sa dette envers la Chine !

La liste s’allonge encore. Au Kenya, l’inauguration du chemin de fer Nairobi-Mombasa (3,2 milliards de dollars) rend quasiment impossible le remboursement du cumul des 7 milliards de prêts de l’Exim Bank of China à ce pays. Il en est de même, pour des montants variables, en Zambie, en Angola, au Congo (RD), au Mozambique, aux Fidji, en Papouasie, etc. Aux frontières terrestres de la Chine, le Laos est en voie de submersion durable, avec la construction d’une ligne de chemin de fer chinoise censée desservir tout le Sud-Est asiatique, évaluée à 7,6 milliards de dollars pour le segment laotien, la moitié de son PIB.

Xi Jinping, le Président de la chine en visite en Tanzanie

Certains pays font de la résistance. En Malaisie, le premier ministre Mahathir Mohamad (93 ans) vient d’annuler 20 milliards de dollars de projets chinois engagés sous son prédécesseur. Mais Mahathir Mohamad n’a pas fait perdre la face à Pékin, en déclarant simplement : « Nous ne pourrions pas rembourser. » En Afrique même, pour la première fois, la Sierra Leone a annoncé l’abandon d’un projet aéroportuaire chinois de 318 millions de dollars.

Selon les estimations, des contrats à hauteur de 240 milliards de dollars ont été signés depuis 2006, qui ont été ensuite labellisés « Belt & Road » (le nom chinois des « routes de la soie ») en 2013. Parmi eux, 150 milliards concernent l’Afrique, dont 90 milliards dans le ferroviaire, le routier, l’énergie, les mines. L’agence de notation Fitch a évalué à 900 milliards de dollars les contrats en cours ou déjà planifiés à moyen terme, dont 340 pour la construction d’infrastructures lourdes (62 milliards rien que pour les chantiers au Pakistan). C’est la meilleure appréciation dont on dispose, au milieu d’une forêt de chiffres invérifiables.

Ces investissements obéissent-ils à un plan organisé et rigoureux de l’Etat chinois, ou bien s’agit-il d’un ensemble multiforme, plus ou moins consolidé, de stratégies des entreprises chinoises, ce qui n’est pas exactement la même chose ?

Les secteurs « lourds » sont l’apanage des grandes entreprises d’Etat chinoises. Elles identifient des projets dans le monde entier suivant une organisation de la collecte, de la remontée et du traitement de l’information qui laisse pantois. Les projets qu’elles retiennent sont alors labellisés « Belt & Road », ce qui leur donne un accès préférentiel aux fonds chinois ad hoc. Elles arrivent ainsi dans les pays concernés avec un paquet de crédits bancaires prêts à l’emploi et font miroiter d’énormes chantiers aux gouvernements hypnotisés par le déferlement des offres d’apparence alléchante, qui pourraient régler leurs problèmes récurrents d’infrastructure et de pauvreté.

Les Chinois sont moins regardants que les pays occidentaux, corsetés par leurs ratios de solvabilité ou les codes de conduite de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Et comme le tassement (relatif) de la croissance chinoise pèse sur l’activité domestique, les sociétés d’Etat vont chercher du business hors des frontières. C’est un excellent recyclage du chiffre d’affaires grâce à de l’argent chinois, qui retourne in fine vers la Chine. Si c’est du gagnant-gagnant, c’est pour les entreprises chinoises d’abord.

Les plus stratégiques de ces entreprises d’Etat, au nombre de 96 aujourd’hui, sont détenues et pilotées par la State-owned Assets Supervision and Administration Commission (Sasac), Guoziwei en chinois, qui rend compte au premier ministre. Ce sont elles que l’on retrouve dans quasiment tous les grands projets d’infrastructures à l’étranger. La Sasac veille sur elles avec une bureaucratie digne de la tradition chinoise. Elle les guide en exigeant d’elles un rapport annuel sur leur gouvernance locale, notamment en Afrique. On ne peut donc pas dire que l’Etat chinois ne soit pas en étroite connivence avec les dites entreprises.

Que les grands projets de la Chine poussent des pays peu outillés à un endettement excessif est une conséquence de l’enthousiasme de part et d’autre pour ces projets démesurés. Mais la simple comparaison des sommes engagées et du risque pour les pays récipiendaires aurait dû sonner l’alarme. L’endettement ne profite à personne : ni aux pays concernés ni à la Chine, qui devra gérer de plus en plus de ces « casseroles » qu’elle aura laissées filer. Des risques financiers graves émergent peu à peu, assortis de commentaires internationaux peu amènes, qui peuvent se transformer en sérieux risques politiques. La phase 2 des « routes de la soie » est bien mal engagée, plus tôt qu’on ne l’aurait imaginé.

Source : Le Monde

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