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Le Mozambique dans l’enfer de la dette

Vue aérienne de Maputo, la capitale du Mozambique

L’internationale

Le Mozambique dans l’enfer de la dette

Accoudé sur une barrière au bout de l’embarcadère, Henrique Maundzi regarde nonchalamment les passagers monter sur son bateau. Derrière lui s’élève, tout en majesté, un pont, aux gigantesques dimensions, qui enjambe la baie de Maputo, la capitale du Mozambique. Pour le batelier, qui transporte depuis dix ans des centaines de personnes d’une rive à l’autre, ce pont, tout juste inauguré, a tout d’une Némésis : « Le trafic de passagers a baissé de 75 % depuis son ouverture », explique-t-il, alors que son bateau, d’une dizaine de places, se remplit au compte-gouttes. Malgré tout, le quadragénaire ne peut s’empêcher de ressentir une certaine fierté. « Oui, on a moins de gens… Mais c’est ça, le développement. Et ce ne sont pas tous les pays qui ont ça ! », s’exclame-t-il.

Ouvert à la circulation le 10 novembre, l’ouvrage aligne les records. Plus grande infrastructure érigée au Mozambique depuis son indépendance, en 1975, il est aussi, d’après ses promoteurs, le plus long pont suspendu d’Afrique, avec ses 3 kilomètres de long. Son prix aussi est colossal : 785 millions de dollars (688 millions d’euros), dont 85 % proviennent d’un prêt chinois, qui viennent s’ajouter à une montagne de dettes problématiques. Symbole des rêves de grandeur d’une nation meurtrie par la guerre civile et bénie par la découverte d’immenses réserves de gaz, ce pont est surtout devenu une piqûre de rappel pour tous de la dette abyssale qui leste l’économie.

Mercredi 19 décembre, dans son grand discours annuel au Parlement, le président Filipe Nyusi a assuré que l’état de santé de la nation était « stable et inspirait la confiance », tout en évitant de s’étendre sur le sujet de la dette. La semaine dernière, pourtant, son gouvernement a entériné un budget qui creuse les déficits, tandis que la banque centrale a tiré la sonnette d’alarme sur le dérapage de la dette domestique. Le Mozambique a désormais la plus haute dette publique, rapportée au PIB, du continent Africain, passée de 40 % du PIB en 2012 à 113 % en 2018, d’après les chiffres du FMI.

Le premier mois de son ouverture, le pont a vu passer 135 000 véhicules, soit près de 5 000 par jour. Les calculs sont vite faits : l’argent engrangé par les péages est loin d’être suffisant pour couvrir les frais d’entretien, d’un million de dollars par an. A cela s’ajoutent les annuités de l’emprunt, que le pays a commencé cette année à rembourser à la Chine. Rien qu’en intérêts, le gouvernement doit trouver 30 millions de dollars par an jusqu’en 2039. Or il n’en a clairement pas les moyens.

Retour en 2012, lorsque la construction du pont a été décidée, le Mozambique vient alors tout juste de découvrir des milliers de mètres cubes de gaz à l’extrême nord du pays. Les plus grandes majors prennent leurs quartiers dans la capitale. Le président de l’époque, Armando Guebuza, voit grand et rêve de laisser sa marque. A l’époque, déjà, le montant de l’ouvrage fait frémir. La question de son utilité est posée : le pays manque cruellement d’écoles, d’hôpitaux, et la rive sud est sous-développée. De l’autre côté, Catembe n’est qu’un village de pêcheurs.

« Il n’y a pas d’activité économique qui justifie un pont aussi grand, qui fait recours à de l’endettement externe. Les autres options moins dispendieuses, comme augmenter le nombre de ferrys, n’ont même pas été considérées », résume Adriano Nuvunga, spécialiste de la lutte contre la corruption.

Mais la perspective future des gazo-dollars balaie toutes ces inquiétudes. Du côté des bailleurs de fonds, on célèbre alors « l’émergence de l’Afrique ». Le Fonds monétaire international choisit même Maputo pour tenir une grande conférence sur le sujet, en 2014, et donne le Mozambique en exemple, tandis que le pays côtoie les 7 % de croissance annuelle depuis vingt ans.

Le retour aux réalités est brutal. En avril 2016, le gouvernement admet avoir dissimulé plus de 2 milliards de dollars de dette pour financer un programme de protection côtière. Le montage est douteux, les Mozambicains crient à la corruption, le FMI suspend son programme d’aide, bientôt suivi par les autres bailleurs de fonds. La confiance s’effondre, les investisseurs quittent le pays.

Deux ans après, les promesses du gaz se sont évanouies et le pays est plongé dans la crise économique. Signe de la gravité de la situation, les débats d’économistes ont gagné la rue. « Tous les prix sont en train de monter à cause de ces dettes cachées », se lamente Domingos, qui vend des sculptures en bois à la foire artisanale en centre-ville. « L’électricité, l’essence, les transports », énumère-t-il. « Ici, les vendeurs préfèrent retourner dans la rue, car ils ne peuvent plus payer la location de l’emplacement ». Six cents meticals par mois (8 euros). Une somme, dans un pays où le salaire minimum avoisine les 4 000 meticals (60 euros).

Marcelo (le prénom a été changé) est fonctionnaire au Trésor public. « Il n’y a plus d’argent. Certains jours, au bureau, on doit payer nous-mêmes l’électricité pour pouvoir travailler », explique ce cinquantenaire préoccupé. En 2010, la population était descendue dans la rue pour protester contre l’augmentation des prix, mais il juge inconcevable aujourd’hui que cela se reproduise, en raison d’un climat de défiance. « Tout le monde a peur. Il faut faire attention à qui tu parles. Même dans la rue, les vendeurs de crédit, par exemple, ce sont peut-être des informateurs. »

Le parti au pouvoir, l’ancien parti de libération nationale, converti au communisme après l’indépendance et au capitalisme dans les années 1990, garde ses réflexes d’ancien parti unique. Les services de renseignement se sont considérablement développés et le contrôle de la population s’est renforcé. Avant les élections générales d’octobre 2019, le pouvoir se montre de plus en plus fébrile : le scandale de la dette ayant révélé quantité de malversations, il craint plus que jamais une défaite dans les urnes.

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