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Pétrole: l’Arabie Saoudite derrière une nouvelle flambée des cours

L’internationale

Pétrole: l’Arabie Saoudite derrière une nouvelle flambée des cours

Il y a quelque chose de logique au royaume du pétrole. Après avoir dégringolé fortement à l’automne 2018, les cours du baril de brent ont fortement remonté ces deux dernières semaines. Mercredi 9 janvier, les cours sont même repassés au-dessus de la barre des 60 dollars. Soit une flambée de 20 % depuis la fin décembre ! Le ministre du pétrole des Emirats arabes unis, Souhaïl al Mazroueï, a estimé samedi que les cours s’orientaient vers une moyenne de 70 dollars le baril de Brent cette année. La raison de cette remontée spectaculaire est en apparence assez simple : les pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et leur allié russe se sont mis d’accord en décembre 2018 pour réduire leur production.

Mercredi, l’Arabie saoudite, premier exportateur mondial, est même allée plus loin en annonçant des réductions plus importantes que prévu pour les mois de janvier et de février. Offre en baisse, demande qui continue de croître : les prix remontent. Il faut dire que les pays producteurs et les majors du secteur commençaient à sérieusement s’inquiéter. Alors que le prix du baril avait dépassé 80 dollars pendant l’été 2018, il a dégringolé à l’automne, pour redescendre autour de 50 dollars fin décembre. En quelques jours, les cours ont donc repris une logique haussière, notamment depuis la décision saoudienne de réduire encore sa production.

« Cette annonce envoie le signal que le pire est derrière nous », analysait, mercredi, Phil Flynn, de Price Futures Group. « Le marché réalise que l’économie mondiale et la croissance de la demande en pétrole ne sont pas en train de s’arrêter », a expliqué à Bloomberg l’analyste de Julius Baer Group Norbert Ruecker. Cette évolution rapide des cours traduit l’influence que conserve, malgré tout, l’Arabie saoudite sur le marché pétrolier mondial.

En 2016, alors que les prix étaient au plus bas, Riyad et l’OPEP avaient conclu avec Moscou un pacte de réduction drastique de la production qui est parvenu à faire remonter les cours à partir de juin 2017. Une opération réussie pour les Saoudiens, mais aussi pour les grandes entreprises du secteur, qui ont profité largement en 2018 d’un baril entre 60 et 80 dollars. Cette hausse significative des prix avait suscité la colère de Donald Trump. A l’été 2018, le président américain avait houspillé publiquement à grand renfort de Tweet ses alliés saoudiens pour les obliger à enrayer la hausse des prix.

Donald Trump avait une idée derrière la tête : il venait de déchirer, en mai, l’accord nucléaire iranien et promettait les sanctions « les plus importantes de l’histoire » contre Téhéran. Le marché s’emballait : la disparition de la carte pétrolière de l’Iran, troisième plus important producteur de l’OPEP, était un risque sérieux. Les prix menaçaient de s’envoler. Mais les Saoudiens espéraient passer entre les gouttes et gagner sur tous les tableaux : maintenir un prix du pétrole élevé – qui permet au prince Mohammed Ben Salman (« MBS ») de financer ses réformes et sa meurtrière guerre au Yémen – tout en observant avec délectation le grand rival iranien s’embourber dans les conséquences des sanctions américaines.

Sauf que le film ne s’est pas déroulé comme prévu. Le meurtre du journaliste et opposant Jamal Khashoggi, dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul (Turquie), en octobre 2018, a soudainement mis une intense pression diplomatique sur Riyad. Pour conserver le soutien de M. Trump, « MBS » est alors contraint d’ouvrir les vannes. L’Arabie saoudite pompe comme jamais et arrose le marché. Au même moment, à la surprise générale, le Président américain décide d’octroyer des exemptions temporaires à huit pays acheteurs de pétrole iranien. Parmi eux : l’Inde et la Chine, les deux plus gros clients de Téhéran. Il ne prend pas la peine de prévenir ses alliés saoudiens, qui l’apprennent à la dernière minute.

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Résultat : il y a soudain trop de pétrole sur le marché. D’autant que les producteurs américains, qui, eux, ne se fixent aucune limite, continuent de forer plus encore, portés par le boom du schiste, notamment au Texas. Les cours s’effondrent, perdant plus de 30 % de leur valeur en octobre et novembre, laissant craindre un mini­krach pétrolier. Les pays de l’OPEP se réunissent en décembre à Vienne, et décident de reprendre les coupes dans la production pour faire remonter les prix. Encore une fois l’accord des Russes est déterminant.

Il y a quelque chose de logique au royaume du pétrole. Après avoir dégringolé fortement à l’automne 2018, les cours du baril de brent ont fortement remonté ces deux dernières semaines.

Khaled Al Faleh, ministre de l’énergie de l’Arabie Saoudite

Le groupe désormais appelé « OPEP + », qui réunit les membres du cartel, Moscou et une dizaine d’autres pays, représente près de 50 % de la production mondiale. Cela dit, les engagements pris en décembre tardent à se traduire dans les cours. « De nombreux pays producteurs de l’OPEP avaient augmenté leur production avant la réunion de Vienne, et il y a énormément de pétrole “sur l’eau” [stocké dans des navires] à écouler sur le marché », expliquent les analystes de Morgan Stanley dans une note. Finalement, la réalité des coupes dans la production et les nouveaux engagements saoudiens pris début janvier font remonter les cours. Mais pour combien de temps ?

La situation reste fragile et personne ne se risquerait à faire des prévisions précises pour 2019. « D’autant que les coupes saoudiennes ne pourront pas durer éternellement, sous peine de perdre des parts de marché », rappelle la chercheuse de l’Atlantic Council Ellen Wald.

Deux facteurs américains vont avoir un impact déterminant : le premier s’appelle M. Trump. Une remontée des prix vaudrait à l’Arabie saoudite une nouvelle volée de bois vert de la part du président américain. Celui-ci va bientôt rentrer en période électorale et n’a aucune envie de voir le prix du carburant lui compliquer sa future campagne.

Le second est la production américaine elle-même : depuis l’émergence du gaz et du pétrole de schiste, les prévisions ont toujours été en deçà de la réalité. Les pétroliers texans pompent toujours plus que prévu, à un rythme très soutenu, et contribuent à déstabiliser le marché. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) prévoit que la croissance de la production pétrolière ces cinq prochaines années viendra principalement des Etats-Unis.

«Les Américains ont actuellement un problème pour évacuer le pétrole, mais des oléoducs sont en construction, et cela devrait être résolu d’ici six à huit mois, explique Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE. A ce moment­ là, le pétrole américain va de nouveau inonder le marché, et les prix risquent de s’en ressentir». Autrement dit : les turbulences sont loin d’être terminées.

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