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La Fed ouvre enfin un débat de fond sur « sa stratégie de politique monétaire »

L’internationale

La Fed ouvre enfin un débat de fond sur « sa stratégie de politique monétaire »

 « C’est un défi majeur. C’est un des défis majeurs de notre temps ». Le 20 mars, Jerome Powell, président de la Réserve fédérale des Etats-Unis (Fed), manifestait en ces termes son inquiétude face à la rechute de l’inflation observée depuis le début de l’année aux Etats-Unis. Une anomalie théorique dans un contexte d’affolement des compteurs des chiffres de la croissance et d’un taux de chômage au plus bas depuis 1969. C’est dans ce contexte « mystérieux », pour reprendre les mots de Janet Yellen, prédécesseure de M. Powell, que la Fed a choisi d’organiser à Chicago, les 4 et 5 juin, une conférence consacrée à la revue de sa stratégie de politique monétaire, ouvrant ainsi un débat qui agite les économistes depuis plusieurs années.

Revenons en effet en arrière, en décembre 2015. Le soutien apporté depuis 2008 à l’économie américaine, à travers une politique monétaire dite « non conventionnelle », permet au taux de chômage américain de redescendre au seuil fatidique de 5 %, alors considéré par la Fed comme le point d’inflexion du chômage structurel : théoriquement, une fois ce point atteint, une accélération de l’inflation pourrait voir le jour, bien que celle-ci soit alors bien éloignée de sa cible de 2 %.

Il n’en fallut pas plus pour que la Fed, dirigée à l’époque par Janet Yellen, débute un cycle de hausse de ses taux directeurs visant à freiner l’activité économique et empêcher ainsi l’accélération prévue de la pression inflationniste. Cette prise de décision témoigne donc du fait que la Fed ne lutte pas directement contre l’inflation, mais contre la possibilité théorique de son arrivée prochaine, en se basant notamment sur une modélisation du niveau de chômage structurel américain.

Or, depuis décembre 2015 et après neuf hausses consécutives des taux directeurs, la baisse du taux de chômage américain s’est poursuivie, atteignant son niveau le plus bas depuis cinquante ans à 3,6 %, et ce sans qu’aucune pression inflationniste se manifeste ! Depuis le début de l’année 2019, l’inflation est même repartie à la baisse pour atteindre 1,6 % fin mai. Une hypothèse serait que le niveau de chômage structurel n’aurait en réalité toujours pas été atteint. Mais ce peut être aussi le signe que la Fed est allée trop loin dans son étreinte : c’est d’ailleurs ce que suggèrent les derniers indicateurs, dont l’enquête auprès des directeurs d’achats américains publiée le 23 mai, marquant un plus bas depuis trois ans.

Le mystère de l’inflation disparue n’en serait donc pas un : c’est l’extrême prudence de la Fed face au retour de l’inflation qui est ici en cause, et c’est cette prudence qui sera discutée lors de la conférence de Chicago.

Loin d’être un débat purement théorique, la question posée est, comme le dit Jerome Powell, un défi majeur de notre temps. Cette extrême prudence face à l’inflation est le signe d’une préférence de la Fed pour la lutte contre l’inflation par rapport à son second objectif qu’est la recherche de l’emploi maximal, selon le mandat « dual » qui lui a été attribué par le Congrès en 1978.

Si « l’emploi maximal » avait été pris en compte de façon plus prioritaire, la Fed aurait fait fi de ses estimations de chômage structurel, soutenant l’activité jusqu’à atteindre le moment où l’inflation accélérait effectivement. Ce qui aurait permis de prendre connaissance du véritable niveau de chômage structurel aux Etats-Unis. Mais à la Fed, la peur de l’inflation dépasse la peur du chômage, un biais dominant depuis l’arrivée en 1979 de Paul Volcker à la tête de l’institution monétaire, reléguant au second plan l’objectif d’emploi maximal. Une préférence caractéristique de ce qui est désigné aujourd’hui comme le « néolibéralisme » : la priorité est donnée à la protection du capital – dont l’inflation est l’ennemi prioritaire – plutôt qu’à la protection du travail (le minimum de chômage).

Cette distorsion n’est pas le résultat d’un grand complot libéral, mais simplement le fruit d’un constat partagé par de nombreux économistes au lendemain de la grande inflation des années 1970 : le risque économique que représente une accélération de l’inflation est jugé supérieur à une hausse conjoncturelle du chômage.

Mais c’est précisément cette idée qui est aujourd’hui remise en question, notamment par certains des économistes conviés à la réunion de Chicago. Lars Svensson, ancien de la Banque de Suède, publie régulièrement sur le sujet. Adam Posen, président du Peterson Institute, ne cesse de fustiger le biais anti-inflationniste des grandes institutions monétaires. Jared Bernstein, ancien chef économiste de la vice-présidence des Etats-Unis, partage les vues de Larry Summers [économiste, ancien secrétaire du Trésor américain] sur cette question : la Fed commet une erreur et devrait changer de régime monétaire.

Le consensus économique subirait-il une mue ? Signe du temps, la macroéconomiste américaine Emi Nakamura s’est vu décerner la prestigieuse médaille Clark, du meilleur économiste de moins de 40 ans, notamment pour ses travaux concernant l’inflation. En recompilant des données sur microfilms issues de la grande inflation des années 1970, elle a démontré que le coût supposé de l’inflation sur l’économie a été surestimé.

L’enjeu n’est pas de prôner un retour d’un cycle inflationniste, mais de pointer les dégâts occasionnés au cours des dernières décennies par une politique monétaire déséquilibrée et structurellement inégalitaire. La prochaine réunion de Jackson Hole, grande messe des banquiers centraux du monde entier, aura lieu en août. Le thème retenu, « les défis de la politique monétaire », aura pour objet de faire avancer le débat sur cette même question. Jusqu’à ce que la Fed et d’autres banques centrales après elle modifient leur approche en réajustant leurs cibles.

Source : Le Monde

 

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