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Washington entre en guerre contre les géants du Net

L’internationale

Washington entre en guerre contre les géants du Net

Une bataille homérique s’annonce à Washington, mais` pas entre démocrates et républicains. En effet, elle va opposer un front inédit d’élus des deux bords, avec le soutien de l’administration de Donald Trump, aux géants du numérique. Ces derniers sont soupçonnés de positions dominantes, voire monopolistiques, qui les placeraient en contravention avec le Clayton Act, la loi antitrust adoptée en 1914.

La presse américaine a fait état au début du mois de juin d’un partage des tâches généralement annonciateur d’une offensive de longue haleine. Longtemps vilipendée pour son inaction, la Federal Trade Commission (FTC), une agence indépendante chargée du respect de la concurrence, va se concentrer sur Facebook, tandis que le département de la justice (DoJ) va se pencher sur le cas de Google. Conformément à leur habitude, aucune de ces deux institutions n’a souhaité s’exprimer publiquement sur le sujet.

Le 3 juin, la commission des affaires juridiques de la Chambre des représentants a annoncé de son côté l’ouverture d’une enquête antitrust visant ces mêmes grandes entreprises du secteur des nouvelles technologies. Elle devra déterminer si la concentration accrue qu’elles ont organisée n’a pas fini par étouffer toute forme de concurrence. Apple et Amazon seraient également concernées.

Les mastodontes du numérique ont fini par faire l’unanimité contre eux, et la liste des griefs est longue. Du côté des républicains, le sénateur du Missouri Josh Hawley, étoile montante du Grand Old Party, compte parmi les détracteurs les plus virulents des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon). Il a eu l’occasion de se familiariser avec l’enjeu que représentent les données personnelles à la suite de piratages massifs intervenus dans son Etat, notamment visant la société Equifax, spécialisée dans la mesure de la solvabilité des particuliers (143 millions de comptes concernés). Il occupait alors les fonctions de procureur général du Missouri.

Grand admirateur du président Theodore Roosevelt (1858-1919), qui mena en son temps la guerre contre la Standard Oil de John Rockefeller – compagnie pétrolière surnommée « la pieuvre » et démantelée en 1911 –, ce conservateur a également fustigé de manière répétée la censure de fait qu’imposeraient, sur leurs réseaux, les géants du Web, considérés comme plus favorables aux démocrates. Une accusation souvent reprise par le président des Etats-Unis, Donald Trump, qui poursuit par ailleurs de sa vindicte le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, principalement parce que ce dernier est le propriétaire, à titre personnel, du Washington Post.

Les démocrates ne sont pas en reste. Le représentant de Rhode Island David Cicilline, qui dirige la sous-commission de la Chambre chargée du respect de la concurrence, ne cesse de déplorer l’attitude de Facebook après le scandale du transfert de données personnelles à la société Cambridge Analytica, pour le bénéfice de l’équipe de campagne de Donald Trump, pendant la campagne présidentielle de 2016.

« La stratégie d’acquisitions prédatrice de Facebook » – une allusion aux applications WhatsApp et Instagram –, « l’éviction des concurrents de sa plate-forme et la baisse de la qualité de ses produits suggèrent fortement qu’elle a abusé de sa position de monopole pour nuire à la concurrence », avait-il ajouté dans un courrier virulent envoyé à la FTC en mars pour se plaindre de son immobilisme.

Le même mois, la candidate à l’investiture démocrate pour 2020 Elizabeth Warren, sénatrice du Massachusetts, avait acheté un espace publicitaire en pleine Silicon Valley (Californie) pour faire la promotion de sa proposition visant à « casser » Google, Facebook et Amazon. Elle rappelait par ailleurs que les géants d’aujourd’hui n’ont pu se créer que grâce à l’intervention du gouvernement fédéral contre le titan d’alors, Microsoft, lequel avait échappé au démantèlement en 2001.

Le 21 mai, Julie Brill, vice-présidente et directrice juridique adjointe de Microsoft – qui a été commissaire au sein de la FTC de 2010 à 2016 –, a d’ailleurs soutenu publiquement les appels à la régulation, citant en exemple le règlement général sur la protection des données (RGPD). Les critiques visent régulièrement l’article d’une loi promulguée en 1996 et qui dispose que les hébergeurs d’un site numérique interactif ne peuvent être tenus pour responsables des informations publiées par des tiers.

Après avoir bénéficié pendant des années d’une forme d’immunité, les géants ont cependant anticipé cette offensive. Le Center for Responsive Politics, une organisation spécialisée dans l’étude du financement de la politique et de l’influence, a noté qu’en dix ans ces grandes entreprises avaient multiplié par dix leurs dépenses de lobbying. En 2018, elles ont atteint près de 80 millions de dollars (71 millions d’euros), un montant encore modeste comparé à d’autres secteurs d’activité, mais qui permet de financer de nombreuses actions.

C’est ainsi qu’un consortium de grands noms du numérique, dont Uber, Google, Amazon et Facebook, a attribué en mai à Ivanka Trump, fille et conseillère du président des Etats-Unis, une distinction honorifique, l’Internet Freedom Award. Un paradoxe lorsque l’on se souvient que cette administration a mis fin à la neutralité du Net.

Facebook a recruté une ancienne assistante de l’actuelle speaker (présidente) démocrate de la Chambre, Nancy Pelosi. Google a débauché des ex-républicains de la commission des affaires juridiques de la Chambre. Amazon, pour sa part, compte dans ses rangs un ancien de la FTC.

Les géants du numérique ont contribué également aux campagnes de nombreux membres du Congrès, à commencer par celle de Nancy Pelosi, élue de San Francisco, pour un résultat qui risque d’être décevant. Il y a deux semaines, la diffusion d’une vidéo de la speaker, trafiquée de manière à la faire apparaître comme incohérente ou ivre, avait provoqué le courroux de l’élue. YouTube, propriété de Google, a supprimé le film, en estimant qu’il violait ses normes. Facebook l’a au contraire maintenu. La preuve, selon Nancy Pelosi, que l’entreprise « ment » à son public.

Source : Le Monde

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